mercredi 25 avril 2012

ESSAI. Rousseau, citoyen du futur. Jean-Paul JOUARY. (Le Livre de Poche).

Voici le livre idéal en cette période d'élections. Jean-Paul Jouary nous démontre combien la pensée politique de Rousseau, né il y a trois siècles, est d' une surprenante modernité. La quatrième de couverture donne le ton : "Ce livre est destiné à alimenter la réflexion des citoyens qui aujourd'hui s'interrogent sur le sens que peut encore avoir la politique. Il s'adresse à tous ceux qui ne se résignent pas à la dégradation actuelle des formes politiques et cherchent à en inventer d'autres, propres à réconcilier la citoyenneté de chacun avec les exigences collectives de la vie sociale." 
La pensée de Rousseau, déformée et dénigrée déjà à son époque par les réactionnaires parmi lesquels Voltaire, est encore aujourd' hui  rarement abordée sans idées préconçues. Il est toujours plus facile de ricaner que de réfléchir. Jouary se fait un devoir de dénoncer les mensonges et les sarcasmes qui refont surface régulièrement comme le mythe du "Bon sauvage" faussement attribué à l'auteur de Emile ou De l'éducation dont les analyses sont plus fines que ses détracteurs veulent bien le dire. L'auteur pose également une question qui peut choquer: "Le suffrage universel, toujours démocratique?"  et n' hésite pas à passer en revue tous les vices d'un système qui, pour être le moins mauvais, n'est pas pour autant exempt d'imperfections. En effet, combien de votants, avant de déposer un bulletin dans l' urne sont capables de raisonner en tant que citoyens, c'est à dire de mettre de côté "tout intérêt personnel égoïste...avec le seul souci d'une justice pour tous"? Sa réflexion n'a pas pour but de remettre en cause la démocratie mais d'essayer, au contraire, de penser les démocraties de demain et de prolonger la pensée de Rousseau.
L'éclairage original de Jean-Paul Jouary donne envie de lire ou de relire Rousseau et plus particulièrement Du contrat social et Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.(GF. Flammarion).

mardi 17 avril 2012

MUSIQUE. Otis Taylor's contraband. OTIS TAYLOR. (Tetarc. Socadisc).

Voici un nouvel album de monsieur Otis Taylor, peut-être l'un des derniers bluesmen à pouvoir encore apporter quelque chose à cette musique qui est trop souvent devenue un tremplin pour guitar heroes en mal d'inspiration depuis que les anciens ont disparu. La chapelle est aujourd'hui hermétiquement fermée et il n'est pas rare d'entendre dire qu'Otis Taylor ne fait pas du blues par ceux qui s'adonnent laborieusement à la copie conforme d'une musique qui est à l'opposé de cette démarche. Pourtant le bonhomme n'oublie pas les racines, on pourrait même dire qu'il les connaît mieux que quiconque puisque sa musique emprunte à l'ensemble des musiques afro - américaines depuis les worksongs jusqu'au funk en passant par les traditionnels string bands. Il ne dédaigne pas non plus la country ni le folk et va jusqu'à s'inspirer des musiques africaines qui font partie des fondements du blues. Devant l'incompréhension des colleurs d'étiquettes, il a fini par s'en coller une lui-même: la pochette de son album Below the fold est ornée d'un tampon sur lequel est écrit " Certified Trance Blues". Otis Taylor est donc devenu l'inventeur d'une nouvelle musique!
Contraband est à l'image de ses autres albums, des textes intelligents et bien écrits qui parlent d'inégalités, d'exclusion, de guerres, de discriminations raciales et parfois... d'amour, sur une musique hypnotique et envoûtante,  une musique sombre, mélancolique et souvent minimaliste, bref ... du blues, n'en déplaise aux puristes aigris!
Cet album n'a qu'un seul défaut, sa pochette!

mercredi 11 avril 2012

POESIE. Comme un oiseau dans la tête. RENE GUY CADOU. (Points).

Comme un oiseau dans la tête : Poèmes choisis par CadouRené Guy Cadou est né en 1920 en Bretagne, au coeur du marais de la Grande Brière. La mort de sa mère, alors qu'il a à peine 12 ans, le plonge dans une profonde mélancolie qui hantera plus tard sa poésie, cette poésie entrée dans sa vie par le biais de son père.
En 1936, Cadou fait la connaissance de Reverdy et de Max Jacob. Un an plus tard il publie son premier recueil Brancardier de l'aube. Il écrit sans cesse, deux autres recueils voient le jour avant la guerre et la mort de son père en 1940. Cette année-là il est mobilisé mais, malade, il est rendu à la vie civile quelques mois plus tard. Il exerce alors le métier d'instituteur.
La guerre l'oriente vers une poésie beaucoup plus expressive. Il écrit Pleine Poitrine après que 27 otages aient été fusillés à quelques kilomètres de son lieu de travail et que son ami Max Jacob soit mort à Drancy. En  1946 il épouse Hélène Laurent, elle-même poète. Il lui consacrera Hélène ou le règne végétal. Il tombe de nouveau malade et sent très vite que sa vie sera courte. Il trouve refuge dans sa poésie. Malgré plusieurs interventions chirurgicales, il meurt en 1951, quelques jours après avoir achevé Les biens de ce monde. Malgré la brièveté de sa vie, il laisse plus d'une trentaine de recueils de poèmes, deux essais sur Appolinaire ainsi que des nouvelles.
Si René Guy Cadou n'a pas connu  une plus grande notoriété, la faute en incombe en partie à ceux qui, voulant bien faire, n'ont voulu le définir que comme un écrivain régionaliste et intimiste, lui collant même l'étiquette de poète chrétien. C'est vrai que Cadou a ancré sa poésie dans l'endroit où il vivait, c'est vrai aussi qu'il ne reculait pas devant l'introspection, c'est également vrai qu'il était croyant mais ce n'est pas faire grand cas de son oeuvre que de la réduire à cela. Il est avant tout le poète du doute et en cela sa poésie touche à l'universel. Aurait-on oublié qu'il a su s'ouvrir à son époque avec des textes comme Les fusillés de Chateaubriant ou Ravensbrück ?
 Michel Manoll, dans sa très belle préface aux Oeuvres poétiques complètes (Editions Seghers 1978), a très bien défini le poète:
"René Guy Cadou s'est voué à donner voix à tout ce qui participe au concert terrestre, sans en exclure la plus humble psalmodie ou le chuchotement le plus discret..."
Mais  laissons le mot de la fin à Cadou lui-même, répondant à une interview de Pierre Béarn dans Le Miroir d'Orphée:
"J'habite un coteau ensoleillé assez loin des officines littéraires pour me passer des satisfecit des snobs et du personnel de la critique." 

mercredi 4 avril 2012

POESIE / Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Charles BUKOWSKI. (Points).


Il y a de très mauvaises raisons pour aimer Bukowski, comme pour ne pas l'aimer d'ailleurs. Certains l'aiment pour sa vie sulfureuse et misérable, son alcoolisme et ses scandales. Ils aiment une légende. C'est bien peu pour aimer l'auteur de cinq romans, de plusieurs recueils de chroniques et de nouvelles et, surtout, d'une quarantaine de recueils de poésies, car Bukowski se définissait avant tout comme poète, ce qu'il était profondément. Un poète libre, sensible et percutant, au style incisif. Ses provocations et ses frasques ne doivent pas faire oublier sa grande humanité et son aptitude à émouvoir avec des textes consacrés aux marginaux, aux rejetés de la société et même parfois aux animaux que l'homme fait souffrir inutilement.
La première partie de ce recueil est hantée par le souvenir de Jane Cooney Baker, sa première compagne décédée en 1962. A travers ces poèmes, on est frappé par la fragilité affective de celui qui se plaisait à passer pour un dur, bien sûr le vocabulaire utilisé peut paraître parfois choquant mais comme souvent chez Bukowski, l'impudeur des mots cache la pudeur des sentiments. Rire pour ne pas pleurer est souvent un bon moyen d'exorciser ses démons. Dans les autres textes, le poète aborde ses thèmes privilégiés d'une façon magistrale.
Ces 90 poèmes sont une très bonne raison d'aimer Bukowski!

POESIE / La vitesse foudroyante du passé. RAYMOND CARVER. (Points).

Ce recueil de 80 poèmes est un autoportrait de Carver qui écrit avec des mots simples des histoires qui pourraient sembler presque banales au lecteur distrait. Chaque texte est un instantané, une photo d'un moment fugace prise au pollaroïd. Qu'il nous décrive un coucher de soleil, une partie de pêche, qu'il parle de la mort de son père ou de son impossibilité à oublier ses erreurs alors qu'il aimerait se plonger dans la contemplation des dunes enneigées ou encore d'un noël gâché par l'alcool qu'il a ingurgité, Carver sait nous faire sentir le poids de l'instant, son urgence à le vivre. Ses poèmes sont finalement des nouvelles réduites à leur plus simple expression. Ces courts instants de joie, d'espoir, de tristesse et de mélancolie nous font voir la vie autrement et  aimer la poésie qui, pour lui, était vitale. Dans "Récit", parlant d'un poète qui écrit comme si "le résultat ne l'intéressait qu'à moitié", il dit:
"Il n'avait même pas lu un poème depuis des mois.
C'était quoi cette vie ?
Une vie
où un homme est trop occupé même pour lire des poèmes ?
 Pas une vie...
Alors, prenez le temps de vivre et de lire les poèmes de Carver!